Une paire de baskets portée avec un jean n'a plus rien d'étonnant. Pourtant, il a fallu quarante ans pour que la chaussure de sport sorte des terrains et devienne un objet de mode, de collection, parfois de spéculation. Cette histoire tient en quelques scènes : les playgrounds de New York, le hip-hop, la culture skate, puis la rencontre avec le luxe.

Les terrains de New York

Dans les années 1970, les joueurs des playgrounds new-yorkais portent leurs chaussures de basket au quotidien. Une paire propre et rare est un signe de statut : on la nettoie, on la protège, on la remplace avant qu'elle ne s'abîme. C'est là que naît le soin quasi rituel apporté aux sneakers, toujours visible aujourd'hui.

En 1982, Nike sort l'Air Force 1, dessinée par Bruce Kilgore, première chaussure de basket à intégrer l'amorti Air. Elle devient vite la chaussure de la rue à Harlem, au point d'y gagner le surnom d'« Uptowns ». Plus de quarante ans plus tard, sa version entièrement blanche reste l'une des sneakers les plus portées au monde.

Nike Air Force 1 entièrement blanche
La Nike Air Force 1 « triple white », un classique du streetwear.Photo : HI 622, licence CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Le hip-hop entre dans la danse

Le hip-hop des années 1980 fait de la sneaker un élément d'identité, au même titre que le survêtement ou la chaîne en or. Le moment charnière est l'histoire de Run-DMC. Le groupe porte des Adidas Superstar sans lacets et leur consacre un morceau en 1986. Lors d'un concert au Madison Square Garden, il demande au public de brandir ses chaussures ; des milliers de paires se lèvent devant un dirigeant d'Adidas présent dans la salle. La même année, le groupe signe un contrat d'environ 1,6 million de dollars avec la marque, reconnu comme le premier partenariat de ce type conclu avec des artistes plutôt qu'avec des sportifs.

Le modèle est lancé : les marques comprennent que la crédibilité culturelle fait vendre autant que la performance sportive.

Skate, surf et premières marques streetwear

En parallèle, en Californie, la culture skate et surf impose ses propres chaussures, plates, robustes, à semelle vulcanisée, conçues pour accrocher la planche. Au début des années 1980, Stüssy commence par signer des planches de surf avant d'imprimer son logo sur des t-shirts : c'est l'une des premières marques de ce qu'on appellera le streetwear.

Les années 1990 voient émerger des marques qui deviendront des références : A Bathing Ape (BAPE), fondée à Tokyo en 1993, et Supreme, qui ouvre sa boutique à New York en 1994. Elles inventent un mode de distribution fondé sur la rareté : petites séries, sorties à date fixe, files d'attente devant les boutiques.

La culture du « drop »

Ce modèle de rareté s'étend aux sneakers. Les éditions limitées, les collaborations entre marques et artistes, et les rééditions de modèles anciens (les « retros ») sortent à jour et heure fixes. Pour éviter les émeutes devant les magasins, les marques passent au tirage au sort (raffle) et aux applications de réservation.

La demande dépasse souvent l'offre, ce qui fait naître un marché de la revente. Des plateformes spécialisées, comme StockX fondée en 2016, fonctionnent comme des bourses où les paires s'échangent à un prix fixé par l'offre et la demande, parfois plusieurs fois le prix de vente initial. Elles proposent aussi une authentification, car la contrefaçon suit la hausse des prix.

Le luxe s'invite

Dans les années 2010, la frontière entre streetwear et luxe s'efface. En 2017, le designer Virgil Abloh, fondateur de la marque Off-White, revisite dix modèles Nike dans une collection baptisée « The Ten ». L'année suivante, il est nommé directeur artistique des collections homme de Louis Vuitton. Les maisons de couture sortent leurs propres sneakers, et les collaborations entre marques de sport et maisons de luxe deviennent des événements. Voir notre guide sur les baskets de luxe.

En France

La France a sa propre histoire de la sneaker, liée aux quartiers populaires et au rap. Certains modèles y ont pris une valeur symbolique qu'ils n'ont nulle part ailleurs, comme la Nike Air Max Plus, surnommée la TN. Nous lui consacrons un article à part.

Les codes à connaître

  • DS (deadstock) : paire neuve, jamais portée, dans sa boîte d'origine.
  • OG : le coloris ou la version d'origine d'un modèle.
  • Retro : réédition d'un modèle ancien.
  • Collab : modèle conçu avec un artiste, une marque ou un designer extérieur.
  • Resell : revente au-dessus du prix de vente initial.
  • Beaters : la paire qu'on porte sans craindre de l'abîmer.

Porter des sneakers aujourd'hui

Le streetwear n'a plus de règle fixe. Quelques repères aident quand même :

  • Une paire blanche et sobre (type Air Force 1 ou Stan Smith) va avec presque tout, du survêtement au costume.
  • Les modèles running rétro et les semelles épaisses équilibrent un pantalon large.
  • Une paire propre reste le premier code du streetwear, hérité des playgrounds.

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